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Guy Dupont

Le bridge aujourd'hui

Un mort qui se porte bien
         

           Il existe de nombreux mots anglais dans le vocabulaire du bridge. Rien de plus normal, vous diront ceux qui sont persuadés que ce sont les Anglais qui ont inventé ce jeu. En réalité, ceux-ci ne l’ont pas inventé, mais ils ont contribué à codifier les règles des enchères, avec les Américains, à partir des années 1900. Petit rappel historique : le bridge a été introduit à Londres en 1894 par Lord Brougham, alors que l’on y jouait déjà en France, comme en témoigne un article du Figaro du 26 novembre 1893, qui révèle un engouement parisien pour « ce nouveau jeu de bridge » ; celui-ci aurait pris son essor dans les milieux grec et israélite de Constantinople une trentaine d’années plus tôt, mais Jean-Louis Counil, auteur de La naissance du bridge (paru en 2004 aux éditions DAG Jeux), situe plus précisément sa naissance en Grèce dans les années 1850.

        Faut-il éradiquer tous les mots anglais de notre vocabulaire du bridge, comme le souhaitent les plus ardents défenseurs de notre langue ? N’exagérons pas. Il est vrai que certains auteurs abusent de termes anglais. Pourquoi se lancer dans un jump quand on a le saut à sa disposition, pourquoi procéder à un timing rigoureux alors qu’un minutage est tout aussi précis, pourquoi inventer le switch lorsqu'une contre-attaque fait l'affaire, pourquoi parler d’une enchère forcing, alors qu’elle est tout simplement impérative ou même forçante, et pourquoi donner le fit à son partenaire plutôt qu’un soutien (ou fitter plutôt que soutenir) ? Parlons français, tant que nous le pouvons. Mais que dites-vous, alors, en cas de misfit ? Là, le mot paraît nettement plus difficile à remplacer. Et, pendant que vous y êtes, quel sort allez-vous réserver au squeeze et au cue-bid ? Certains ont risqué une traduction, pas nécessairement très heureuse. Dans Le bridge et ses drôles de dames, Léo Braverman et Hervé Mouiel ont remplacé squeeze par rencognage (et squeezer par rencogner), et cue-bid par enchère d’emprunt, et dans L’efficacité au bridge, Jacques Delorme a transformé le cue-bid en réplique.

Mieux vaut plutôt, me semble-t-il, laisser les emprunts aux banquiers et les répliques aux acteurs.

            En 1839, un des grands-pères du bridge, Alexandre Louis Honoré Lebreton-Deschapelles publiait son fameux Traité du Whiste, qui fit autorité, même auprès des Anglais qui étaient pourtant maîtres dans la pratique de ce jeu. Ce défenseur farouche de la langue française avait tenu à ajouter un « e » à Whist, afin de lutter (déjà) contre l’invasion des mots d’Outre-Manche dans notre vocabulaire. C’est à lui que l’on doit, par exemple, le mot impasse, pour remplacer ce que les Anglais appelaient (et appellent toujours) finesse. Ce qu’avait oublié Deschapelles, c’est que la finesse était un mot d’un jeu de cartes français adopté en Angleterre au XVIIIe siècle.

            Deschapelles eut cependant moins de chance avec le mot mort (on jouait, à cette époque, au Whist à trois avec un mort), appelé dummy - homme de paille - par les Anglais. Après avoir hésité entre l’aveugle ou le muet, il proposa finalement de le remplacer par l’ingénu. Force est de constater que, près de deux siècles plus tard, le mort est toujours bien vivant.